ÉDOUARD SAUTAI

Pour son exposition « CMJN H2O », à la Maréchalerie, centre d’art contemporain de Versailles, Édouard Sautai a composé une installation en prenant appui sur la grande baie vitrée du centre d’art. Des volets mobiles colorés devant un grand miroir d’eau produisent des variations de couleurs, qui se projettent sur les murs. À  la suite du temps passé à contempler les différents points de vue proposés par cette installation, une vidéo invite à la découverte d’une traversée d’un grand parc.

 

Pauline Lisowski : Comment avez-vous considéré l’architecture de la Maréchalerie ?

Édouard Sautai : La Maréchalerie est constituée de deux espaces distincts : Une première grande salle polygonale d’environ 11m par 9m et avec une grande hauteur sous plafond, plus de 9m au point le plus haut et une petite salle adjacente. La première comporte différents types d’ouvertures : vers l’ouest une série de cinq fenêtres sur deux niveaux que j’ai occultées et vers l’est une très grande baie fixe de 3m de large par 5m50 de haut avec un arc en partie supérieure. Pour mon exposition seule cette ouverture laisse entrer la lumière. D’autres éléments font de cet endroit un lieu très particulier : une charpente en bois apparente, des murs à pierre apparentes et des murs recouverts d’un enduit brut. Loin d’un white cube, ce centre d’art conduit à prendre ses mesures et à opérer un travail en relation avec son architecture… À partir de ces considérations, j’ai rapporté deux éléments dans le but d’opérer une transformation de l’espace : un vaste miroir d’eau et six vantaux de fenêtre fixés sur la baie. Le lieu devient œuvre.

PL : Que signifie votre titre CMJN H2O ? De quelle manière les couleurs jouent-elles un rôle pour vous dans l’espace ?

ES : Les quatre premières lettre du titre C,M,J et N signifient Cyan, Magenta, Jaune et Noir qui sont les quatre couleurs généralement utilisées en impression. Les trois premières couleurs se retrouvent sur les vantaux dont les parties transparentes sont en plexiglas coloré alors que le noir est dilué dans l’eau teintée à l’encre de chine. Cette œuvre fait suite à RVB/H2O, une exposition présentée au Volume à Vern-sur-Seiche en 2017. Ces deux œuvres résultent de mon intérêt pour la composition de la lumière et notre perception des couleurs. Je m’interroge sur le fait que le langage nous déroute de la compréhension du système lumière/perception. Par convention vous pourriez dire « j’ai une voiture verte », mais en fait vous devez imaginer que votre voiture est recouverte d’une matière qui emprisonne toutes les fréquences colorées du spectre excepté le vert qu’elle vous réfléchit. Dites-vous que de toute façon les objets sont invisibles et la lumière aussi. La seule chose que perçoit notre œil est l’interaction des deux. Chaque filtre coloré contribue à modifier notre perception de l’espace, l’incidence de la lumière sur la matière.

PL : La lumière est également un de vos matériaux, de quelle façon l’employez-vous ?

ES : Mon intérêt pour la lumière provient de mon expérience de photographe et le dispositif présent est assimilable à la morphologie d’une chambre photographique. Comme cette dernière, le volume de l’espace d’exposition peut être perçu comme une chambre percée d’un orifice par lequel entre la lumière et dont les murs révèlent celle-ci. Le miroir d’eau lui, pourrait rappeler les miroirs escamotables des appareils photo reflex. Les couleurs de la baie se reflètent dans celui-ci. Ce miroir d’eau noire a aussi pour particularité d’abaisser la luminosité de ce que nous voyons. Le reflet est plus sombre que la réalité regardée directement. Il fait référence à un outil en vogue à la fin du 19e siècle : Le miroir noir, dit miroir de Claude Lorrain qui permet de contempler les ciels ou les soleils couchant sans s’éblouir et de regarder le paysage en basse lumière. Enfin, j’ai ajouté un troisième et dernier élément à cette architecture, lié à l’optique : Un miroir parabolique est orienté de telle manière qu’il crée une projection des lumières colorées de la baie sur un recoin du bassin. De la dilution des couleurs dans l’eau, celui-ci appelle à une concentration du regard vers une image fabriquée. C’est une manière également de recentrer l’œuvre en un point, de fabriquer une perspective, un point de fuite en contrepoint du vaste espace/œuvre.

PL : Cette installation interagit avec l’espace extérieur. Quel lien avez-vous cherché à établir avec cette ouverture vers la ville ?

ES : Le miroir permet d’étendre les limites entre intérieur et extérieur. La ville se projette par l’orifice sur les murs de l’espace. C’est une projection très floue mais cela reste une projection.

PL : Cette œuvre in situ joue sur les variations et déplacements de la couleur. Elle invite le spectateur à prendre différentes postures pour redécouvrir l’architecture. La question du temps est fondamentale. Quelle sensation et expérience de l’espace souhaitez-vous proposer au visiteur ?

ES : Cette pièce propose différents points de vue. Elle incarne une lenteur. Au fur et à mesure de la journée, les lumières colorées arrivent sur les murs. En fonction des variations de lumière naturelle, l’œuvre évolue et modifie notre perception de l’architecture. Ce qui implique une attention au paysage et à la nécessité du temps passé à l’explorer et à le contempler.

 

Edouard Sautai, Still life, 2019
. Vidéo, 15 minutes

 

PL : Le film Still life est consacré à la perception du paysage. Il amène à une plongée dans des verts, en rythme, ce qui provoque un contraste visuel avec l’œuvre in situ. On y voit un écran, élément d’architecture, déplacé par deux individus qui se promènent. Cet objet, lien avec l’installation conçu pour le centre d’art joue avec l’environnement. Quelle attention à la nature avez-vous cherché à créer ?

ES : Ce film fut tourné dans le parc du domaine de Kerguéhennec. J’ai porté mon attention sur la diversité des paysages pour convier le spectateur à les redécouvrir. Le végétal qui se détache sur un fond blanc est scénographié et la lumière qui passe à travers les feuillages crée des ombres. L’écran fonctionne comme un révélateur qui intercepte le dessin des ombres et des lumières. Ce film incite à redescendre sur terre et à regarder ce qu’il y a près de soi, la nature qu’on frôle et sur laquelle on marche.

PL : De l’installation à la vidéo, il est question d’écran, de révélation et de temps passé à découvrir un espace. Quel type de vision avez-vous envie de transmettre ? Peut-on parler de dispositif de regard ?

ES : Si trois des mots de votre question : écran, révélation, temps font partie du vocabulaire de le photographie, je souhaite élargir ma réponse : mes travaux tentent de nous interroger sur ce que nous voyons. Aujourd’hui notre regard est extrêmement sollicité. Par exemple nous sommes tous de plus en plus focalisés sur nos petits écrans. Observez les comportements des voyageurs des transports en commun qui sont au ¾ sur leur téléphone portable. Qui prends le temps aujourd’hui de laisser aller et flâner son regard sur la ville qui défile par la fenêtre du train ? Qui prend le temps du coup de donner toute sa place à la rêverie intérieure ? À un recentrement sur soi, pour construire son individualité et sa clairvoyance en rapport au monde. J’ai le sentiment que tout le monde est dans une forme de noyade, submergé par un tsunami de signaux soi-disant importants alors que ceux-ci ne vont pas modifier le cours de votre vie. Il y a une question de rythme avec lequel il faut trouver la force vitale de se désynchroniser au risque de se perdre. Il ne faut pas céder au charme de la sensation que nous donne nombre de médias de surfer sur le monde. Ne pas regarder BFMTV qui diffuse trois informations simultanées et vous empêche d’écouter nos songes. Tous ces signaux font de nous des pantins crédules. Ils nous pressent pour mieux détourner notre attention de l’essentiel, de notre présence, de notre corps vivant à un moment donné dans un endroit donné. Il nous empêche de fabriquer nos propres images.

 

Capsule Mobile d’Observation. 2010 3,7 x 4,6 x 6m. Bois, acier, bâche silicone Photographie réalisée au cours son l’exposition au Domaine départemental de Kerguéhennec en 2018
Edouard Sautai, Capsule Mobile d’Observation, 2010. 3,7 x 4,6 x 6m. Bois, acier, bâche silicone
Photographie réalisée au cours son l’exposition au Domaine départemental de Kerguéhennec en 2018

 

Capsule Mobile d’Observation. 2010 3,7 x 4,6 x 6m. Bois, acier, bâche silicone Photographie réalisée au cours son l’exposition au Domaine départemental de Kerguéhennec en 2018
Edouard Sautai, Capsule Mobile d’Observation, 2010. 3,7 x 4,6 x 6m. Bois, acier, bâche silicone
Photographie réalisée au cours son l’exposition au Domaine départemental de Kerguéhennec en 2018

 

 

PL : L’espace public, la ville et les paysages sont aussi pour vous des lieux de création. Quelles expériences souhaitez-vous proposer au spectateur ?

ES: Installer des œuvres dans l’espace public rend mon travail visible par un public différent de celui qui fréquente les lieux dédiés. Il faut alors que les œuvres s’offrent d’une autre manière pour tenter de dialoguer avec un public pas forcément initié. Ce qui a une incidence sur leur forme et leur contenu. Et puis l’espace public est l’endroit idéal pour la mise en place d’un travail contextuel à travers lequel j’essaie de donner à voir différemment les lieux. Par exemple, la Capsule Mobile d’Observation propose une lecture du paysage. C’est une œuvre dans laquelle le public est invité à prendre place pour observer son environnement depuis un point de vue déterminé. À l’intérieur il y a une grande table ronde qui fait de cette œuvre un espace de convivialité, de partage et d’échange d’idées.

 

La rémanence du passing-shot. 2016
Ivry-sur-Seine
Béton lasuré
deux façades: 5 x 8m et 2,5 x 9 m
trois modules: 3,1 x 5,5 x 6 m Sur une initiative de Linkcity, avec la contribution des services de la ville d’Ivry-sur-Seine, de la galerie Fernand Leger, du cabinet d’architecture Censi-Jacquot et du maître d’œuvre Bouygues Construction.
Edouard Sautai, La rémanence du passing-shot, 2016. 
Ivry-sur-Seine

Sur une initiative de Linkcity, avec la contribution des services de la ville d’Ivry-sur-Seine, de la galerie Fernand Leger, du cabinet d’architecture Censi-Jacquot et du maître d’œuvre Bouygues Construction.

 

La rémanence du passing-shot. 2016
Ivry-sur-Seine
Béton lasuré
deux façades: 5 x 8m et 2,5 x 9 m
trois modules: 3,1 x 5,5 x 6 m Sur une initiative de Linkcity, avec la contribution des services de la ville d’Ivry-sur-Seine, de la galerie Fernand Leger, du cabinet d’architecture Censi-Jacquot et du maître d’œuvre Bouygues Construction.
Edouard Sautai, La rémanence du passing-shot, 2016. 
Ivry-sur-Seine

Sur une initiative de Linkcity, avec la contribution des services de la ville d’Ivry-sur-Seine, de la galerie Fernand Leger, du cabinet d’architecture Censi-Jacquot et du maître d’œuvre Bouygues Construction.

 

PL : Vous travaillez en relation avec les lieux pour provoquer des nouvelles manières de les percevoir. Cherchez-vous à construire un dialogue entre l’histoire des espaces, le paysage et le futur de ceux-ci ?

La Rémanence du passing-shot est une œuvre pérenne installée en 2017 sur une nouvelle placette à Ivry-sur-Seine. Elle raconte l’histoire et la genèse du lieu tout en offrant un point convivial de rendez-vous et un espace ludique pour les enfants. Je me suis intéressé à l’histoire du quartier en faisant une archéologie du lieu. Je travaille par intuition et j’arpente le territoire dans lequel je suis invité à créer. Au cours des deux années de résidence en faisant des recherches pour réaliser cette œuvre j’ai trouvé des balles de tennis dans les décombres de démolition avant la construction des nouveaux immeubles et ça a été le point de départ du travail.

PL : Le paysage, les éléments naturels et en particulier l’eau sont fréquents dans vos créations. Montrez-vous leur caractère changeant ? Quelles sensations voulez-vous donner aux habitants ou visiteurs des lieux ?

ES : Je ne cherche pas à créer des sensations mais plutôt à proposer de ralentir quelque peu. Marcher en étant déconnecté, seul et en silence dans un « espace naturel » est probablement la chose la plus vitale qui soit pour moi. La nature est une ressource inépuisable d’énergies pour structurer la pensée. Elle me permet de prendre le recul nécessaire au flot continu des sollicitations auxquels nous sommes soumis en permanence. Il nous faut faire l’effort de se rendre disponible et perméable à la force qu’elle nous prodigue à travers tous nos sens.

Entretien réalisé par Pauline Lisowski @ mars 2019 publié à l’occasion de l’exposition CMJN H2O, à la Maréchalerie, centre d’art de Versailles, jusqu’au 17 mars 2019.

 

Visuel de présentation : Édouard Sautai,  CMJN/H20, 2019. Six vantaux en métal, plexiglas coloré, 560cm x 140 cm, Miroir d’eau, eau, encre de chine, bâche, PVC, bois

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur

 

Vue de l'exposition CMJN/H20 d'Edouard Sautai à la Maréchalerie - centre d'art contemporain / ENSA-V, 2019 - photo Nicolas Brasseur
Vue de l’exposition CMJN/H20 d’Edouard Sautai à la Maréchalerie – centre d’art contemporain / ENSA-V, 2019 – photo Nicolas Brasseur